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Autochtone et autochtonie1


Autochtone : du grec autokhthôn, composé de « autos » [auto-; soi-même] et « khtôn » [terre], le mot « autochtone » désigne en premier lieu « qui est issu du sol même où il habite, qui est sensé n'y être pas venu par immigration »2. Puis, en géologie, il désigne tout ce « qui s'est formé sur place ». En fin, en mythologie, il désigne celui/celle ou ce qui est « né de la terre »3. Pour cela, le contraire de l'« autochtone » c'est l'« étranger ».

La définition ci-dessus du mot « autochtone » nous introduit au cœur de la controverse sur les pseudos ethnies au Rwanda : certains membres de la communauté des Hutu revendiquent le titre d'« autochtones », désignant ainsi les membres de la communauté des Tutsi d'« étrangers ».

Cependant, comme je l'ai démontré dans mes précédents travaux de recherche universitaire4, les termes « Hutu » et « Tutsi » ne désigneraient que des classes sociales. Malheureusement, à l'époque coloniale, la création de la « carte d'identité » a figé ces classes sociales en pseudos ethnies sur le plan idéologique. Néanmoins, le mythe d'« autochtonie » demeure chez certains Rwandais malgré l'absence de preuves historiques irréfutables pour étayer cette hypothèse.

Autochtonie : « Qualité, état d'autochtone »5 ; le fait d'avoir été « formé sur place » en géologie ; le « fait d'être né de la Terre, pour l'Homme » en mythologie6.

Mouvements autochtones : En psychologie, le terme « autochtones » au pluriel désigne les « mouvements automatiques », à savoir les « mouvements auto-entretenus, n'exigeant pas, pour se continuer, d'intervention réflexogène ou volontaire »7. Les mêmes « mouvements automatiques » « (…) sont dits autochtones quand ils échappent à toute régulation, à toute action de déclenchement ou d'arrêt, comme la respiration d'un animal décérébré (…). On distingue des automatismes primaires, innés, et des automatismes secondaires, acquis : un mouvement habituel devient automatique ».

Les « mouvements automatiques » ou « autochtones » ne seraient pas étrangers à un autre concept qui nous est déjà familier, concept que la psychologie désigne par le le terme de « automatisme de répétition ». Le concept est plus connu sous l'appellation de « compulsion de répétition » qui est, selon Freud, une « tendance à répéter des modes infantiles de comportement, même lorsque cette répétition est en opposition avec la satisfaction et l'intérêt de l'individu »8.

A partir des éléments ci-dessus présentés, nous pouvons conclure que l'« autochtonie » constitue la forme la plus archaïque et la plus radicale du « communautarisme » :

Il s'agit d'un ensemble d'« usages-rituels », individuels et/ou collectifs, qui consistent à reproduire des habitudes innées et/ou acquises afin de renforcer les mécanismes de défense face à un éventuel danger que représentent d'autres communautés rivales ou des « étrangers » réels. Pour cela, l'« autochtonie » se caractériserait essentiellement par un ensemble de mécanismes de défense archaïques d'auto-conservation - désignés comme « automatismes de répétition » ou « compulsion de répétition » - par la répétition des comportements « automatiques » individuels ou collectifs dont le but est celui de conserver un idéal communautariste. On observe alors des faits sociaux particuliers comme le mariage endogamique, la référence à des figures héroïques mythiques pour légitimer les-dits comportements ou rituels, la production de biens culturels identitaires (musique, littérature, sport, habillement, etc). En particulier, lors de la survenue des violence collectives, l'« autochtonie » ou « repli communautariste » archaïque peut entraîner des comportements à risques non seulement pour les acteurs eux-mêmes, mais aussi à l'encontre d'autrui : passage à l'acte individuel et collectif, destruction de biens et de personnes, viols collectifs, déplacements massifs des populations, exil, etc.

L'autochtonie dans la préhistoire du Rwanda

Certains aspects de « la préhistoire rwandaise », d'après les travaux de l'historien R. Heremans, nous intéressent particulièrement. En effet, concernant « L'âge des métaux » jusqu'à une époque récente, les différentes observations des chercheurs sur le Rwanda s'appuient sur des preuves archéologiques historiques dont personne ne peut contester le fondement scientifique :

« L'âge des métaux est la dernière période du passé préhistorique. L'homme, ayant acquis la maîtrise de l'art de la forge, abandonne l'outillage en pierre. C'est sans doute à cette époque également qu'apparaissent au Rwanda les techniques d'agriculture et d'élevage (…). Ces nouvelles techniques constituent la troisième grande révolution culturelle, après l'invention de l'outil lithique et du feu. Elle fut décisive pour l'organisation sociale et le développement démographique de l'humanité »9.

La culture rwandaise se nourrit des traditions très anciennes : les seuls repères historiques, dans certaines légendes, ce sont des souvenirs liés aux travaux champêtres et à la récolte des moissons. Par exemple, on citera tel événement en rapport avec telle saison de l'année agricole au Rwanda. Pour cela, l'outil qui sert à labourer le sol, à défricher les champs ou à éloigner les ennemis pour agrandir l'espace cultivable constitue à son tour un « objet-mémoire » du passé. Par exemple, un chef de famille montrera avec fierté à ses visiteurs la houe qu'il aurait reçue comme cadeau le jour de son mariage, ou bien, il utilisera la lance de ses aïeux comme arme de promenade pour revendiquer sa virilité : celle-ci étant considérée comme un « héritage » qui sert d'identification à ses ascendants. Mais, d'où vient cette culture liée aux outils traditionnels en métaux forgés ?

L'âge du fer ancien

« L'Homme du Fer apparaît au Rwanda comme un immigrant doté d'un stade d'évolution très supérieur. Plusieurs collines aux environs de Butare ont livré des traces de son installation : scolies de fourneaux et objets en terre cuite. La découverte d'innombrables fragments de poterie (…) a permis de reconstituer des récipients qui frappent par leur originalité. Ils présentent à la base une petite fossette destinée à les faire tenir en équilibre ; le bord est soigneusement biseauté ; enfin la décoration, réalisée par incision, est d'une variété et d'une complication étonnantes.

La métallurgie du fer est attestée par des restes de hauts fourneaux dont la cheminée était construite par un nombre important de briques ou morceaux d'argiles en forme de rouleaux, transformées en briques sous l'action du feu.

Le plus ancien fourneau de cette époque a été découvert à Gasiza (Muyunzwe). Il date de 680 avant J.C.

L'environnement naturel du centre du Rwanda a exercé un attrait particulier sur les populations de l'âge du fer ancien. Elles y ont trouvé des sols et une végétation favorables au développement de leurs activités. Sous un climat doux, à température régulière et à pluviosité suffisante, le bétail était à l'abri des mouches tsé-tsé. L'éleusine et le sorgho constituaient la base de l'alimentation »10.

Le fait que le Rwanda ait été habité depuis longtemps par des agriculteurs est donc incontestable. D'ailleurs, malgré les travers du « mythe » de l'autochtonie des années 60, le peuple rwandais aurait d'autres arguments historiques à faire valoir, en ce qui concerne le savoir-faire traditionnel, en particulier les techniques de la forge.

L'âge du fer récent

« Vers le 8° siècle de notre ère commence une nouvelle période, appelée communément : âge du fer récent. Elle se caractérise d'abord par l'introduction d'une céramique entièrement différente de celle qui l'a précédée. C'est la céramique du type « à la roulette ». Ce qui fait également l'originalité de cette nouvelle période, c'est la présence d'outils en fer de grandes dimensions. La tradition attribue ces objets aux Barenge. Qui étaient-ils ? Beaucoup d'hypothèses ont été avancées à leur sujet. Certains historiens ont parlé d'une population antérieure aux populations actuelles, faite d'une première vague d'immigrants bantous ; d'autres ont suggéré qu'il s'agirait tout simplement d'un groupe dirigeant d'un clan local »11.

« Les formes constitutionnelles des monarchies bantoues » selon R. Heremans

La « population bantoue, installée sur les collines du Rwanda, s'est petit à petit organisée en petits Etats, dans certaines régions du nord et de l'ouest du pays, en lignages souverains. (…) Ces Etats se sont formés de la façon suivante : les familles se sont lentement constituées en clans sous l'autorité absolue d'un chef de clan. Certains groupes se sont alors confédérés, créant un organe d'arbitrage souverain ; d'autres se réunirent sous la menace d'une domination étrangère. (…) Ils se soumirent à des règlements et à des lois. A la tête de ces petites monarchies se trouvait un roi. Celui-ci portait le titre de « umuhinza », qu'on pourrait traduire par « patriarche éminent ». Plus tard, après la conquête des bami Batutsi, ce titre prit la signification d'usurpateur ou de rebelle. (…) C'était des rois « divins », responsables de la fertilité du pays, qu'ils ravivaient chaque année en conduisant des rites de prémices. Ils possédaient les pouvoirs surnaturels nécessaires pour provoquer la pluie, pour écarter des calamités naturelles, etc... L'insigne de leur pouvoir était un tambour dynastique. Ils portaient un nom royal à côté de leur nom propre. Ces rois gouvernaient un territoire exigu, mais avaient le pouvoir suprême : ils avaient le droit de vie ou de mort et tranchaient les différends judiciaires. On leur remettait un tribut annuel en vivres et en objets, qu'ils redistribuaient à leurs courtisans »12.

Nos observations sur le Rwanda actuel démontrent que la forme étatique archaïque ci-dessus décrite n'a pas totalement disparu. En effet, la célèbre « Akazu » ou « entourage » des chefs Hutu - jusqu'en 1994 - c'est la copie certifiée conforme au « lignage » commandé par un umuhinza dans le Rwanda préhistorique.

« A leur mort, ces abahinza étaient enterrés avec des cérémonies particulières. Ils étaient mis en terre dans une peau de taureau. Cet indice donne à penser que les Bahutu élevaient du gros bétail en nombre restreint, avant l'infiltration des Batutsi. Les derniers traces de ces organisations politiques n'avaient pas disparu au début du 20e siècle. A plusieurs endroits, il y avait encore des abahinza. Le dernier roi du Busozo, par exemple, est mort en 1926. Les abahinza Mashira du Nduga, Nkoma du Marangara et Rutoke du Buhanga opposèrent une résistance assez vive aux envahisseur batutsi »13.

Les rites funéraires au Rwanda actuel sont vraisemblablement ceux hérités des ancêtres Hutu sédentaires. En effet, comme il a été décrit ci-dessus, les Rwandais préhistoriques enterraient leurs morts dans le jardin familial. Plus particulièrement, des « cérémonies particulières » étaient réservées à l'enterrement d'un patriarche ou d'un chef de clan umuhinza. Plus tard, après la conquête du pays par les pasteurs Tutsi, ces derniers ont adopté la culture de leurs hôtes Hutu. Cependant, la dynastie royale tutsi - à la différence des chefs Hutu d'autrefois - choisira un cimetière commun à tous les monarques du pays. Toutefois, pour l'ensemble de la population, le rite d'enterrer le défunt dans le jardin familial restera la règle commune. Surtout, un patriarche, un père de famille ou une mère de famille ne pouvait être jeté (e) ou laissé (e) sans sépulture. Car, « kugwa ku gasi » ou « mourir et rester sans sépulture », c'est considéré chez les Rwandais comme la pire des malédictions dont un être humain puisse subir.

Nous comprenons ainsi, du moins en partie, les raisons de la rage de certains Rwandais dès que la mort du feu président J. Habyarimana fut confirmée le 06 avril 1994 : non seulement c'était la mort du chef, mais aussi et surtout, les combats qui ont éclatés juste après sa mort empêchaient aux siens et à ses partisans de l'enterrer dans la dignité. Jusqu'à ce jour, la « colère » des Rwandais sur ce sujet est impressionnante. Même les Tutsi rescapés du génocide - ceux qui ont toujours vécu au Rwanda - reconnaissent que le feu président J. Habyarimana a connu une « fin » indigne des Rwandais.

Les lignages souverains : « A côté de ces petits royaumes organisés, les régions occidentales et septentrionales étaient peuplées de lignages bahutu autonomes dont le chef pouvait prendre également le nom de umuhinza. Ces lignages souverains habitaient un territoire indépendant propre, généralement limité à une ou deux collines. Ils menaient des luttes contre des lignages voisins et concluaient des alliances avec des lignages amis. Ils ne possédaient cependant pas une organisation dépassant le cadre de l'unité sociale qu'était le lignage »14.

A partir des données ci-dessus décrites sur les « Abahinza » et les « lignages souverains », nous allons pouvoir formuler différentes hypothèses sur la nature de l'idéologie politique des Hutu au Rwanda à partir des années 50. En effet, la fameuse « révolution hutue » s'est inspirée des représentations archaïques relatives à ces institutions sociopolitiques primitives, institutions qui avaient disparu suite à l'invasion de dynasties d'idéologie tutsie.



1Cf. SEBUNUMA D., Communautarisme et autochtonie – Du cas du Rwanda à l'universel, Issy-les-Moulineaux, Éditions Umusozo, 2013.

2REY A., Le grand Robert de la langue française, Paris, Dictionnaire le Robert, 2001, p. 1028.

3Ibid.

4SEBUNUMA D., La compulsion de répétition dans les violences collectives, thèse de Doctorat soutenue le 25 février 2011 à l'Université Paris Diderot - Paris7, publiée à l'Université Lille3, Atelier National de Reproduction des Thèses, 2012 ; puis à Issy-les-Moulineaux, Éditions Umusozo, 2013.

SEBUNUMA D., Rwanda : Crimes d'honneur et influences régionales, Issy-les-Moulineaux, Éditions Umusozo, 2012.

5REY A., Le grand Robert de la langue française, op. cit., ibid.

6Ibid.

7PIERON H., (1951), Vocabulaire de la psychologie, Paris, PUF, 2003, p. 43.

8Ibid.

9HEREMANS R., Introduction à l'histoire du Rwanda, Kigali, Éditions Rwandaises, 1988, p. 21.

10Ibid.

11Ibid., p. 22.

12Ibid., p. 25.

13Ibid., p. 27.

14Ibid.

Déogratias SEBUNUMA
Psychologue clinicien - Auteur

Titulaire du Doctorat de
 
«Recherche en psychopathologie
fondamentale et psychanalyse
»

Psychopathologie
Descriptive II


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