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Idéologie1


Définition : créé en 1798, le terme « idéologie » désigne « la science descriptive de la pensée et de l'origine des idées fondée sur l'observation intérieure et sur la connaissance médicale de la nature de l'homme. (…) En 1800, l'Idéologie englobait l'ensemble des sciences de l'homme. (…) En 1812, Napoléon s'emploie à conférer au terme la connotation péjorative de discours abstrait et creux. K. Marx lui donna le sens couramment utilisé aujourd'hui de conception du monde qui reflète des faits socioéconomiques. C'est en ce sens que l'utilise aujourd'hui la psychologie sociale lorsqu'elle étudie, par exemple, l'influence des structures collectives sur les comportements des groupes ou des individus. »2

Idéologie et destin des pulsions

L'hypothèse de départ de R. Kaës est que l'idéologie est « le contenant » de la violence orale. « De ce point de vue, l'idéologie est l'inverse du bégaiement »3 selon le même auteur. En effet, « de son rapport avec l'oralité, l'idéologie tient l'une de ses fonctions majeures : elle se constitue contre la séparation, contre la césure. L'idéologue parle sans que ses lèvres soient séparées du sein (...), tout son plaisir est dans l'évitement de la castration orale (...). » R. Kaës aborde ensuite la question de la place de l'idéologie dans le destin individuel : « un tel déni de la castration primaire s'étaye sur la violence orale de la mère ; nous allons retrouver, avec le pivot anal, la même imago maternelle : phallique. »4

A partir des observations de D. Anzieu sur les relations mère-enfant, R. Kaës approfondie la problématique de l'idéologie en s'appuyant sur les processus psychiques archaïques : selon D. Anzieu, le bègue serait la victime d'un « contrôle strict » précoce de la mère, celle-ci ayant redouté « une perte trop grave pour elle que son enfant accède à l'autonomie. » Car, « une telle fixation à un agrippement mutuel, dans l'unité duelle sans faille, ne rend pas possible un passage vers la parole auquel seul le mouvement dépressif donne accès : aucune séparation post-symbolique n'est possible en dehors de la position dépressive » selon D. Anzieu – cité par R. Kaës.5 Ainsi, pour échapper au bégaiement, il faut faire le « deuil » de la relation fusionnelle avec la mère.

Tandis que chez le mutique, selon D. Anzieu, « ce deuil nécessaire pourrait être l'assurance de sa toute-puissance par le silence : toute-puissance qui lui permet d'annuler la présence de l'autre en tant que tel, de faire de cet autre une partie intégrante de soi, même inutilisable et effrayante, maîtrisée cependant, soumis par l'ignorance feinte. »

Enfin, chez l'idéologue, il y a « un deuil qui n'est pas fait, et ce pourrait être, à l'inverse du mutique, celui de la toute-puissance par l'idée écrite ou parlée, exprimée, lancée comme un projectile et contrôlée comme un explosif. »

Par comparaison, « chez le bègue, idéologue apparemment raté, l'obsessionalisation de la parole marque le même désir omnipotent ; mais l'échec du contrôle total fait bégayer. » Ainsi, bègue et idéologue se seraient sentis menacés dans leur existence « lors de l'irruption des pulsions libidinales violentes » : menace de dévoration et menace de castration « par la représentation d'une image castratrice » parentale. Cependant, il existerait une différence en ce qui concerne les instances psychiques concernées par ces pathologies liées au langage :

« (...) Alors que le bégaiement serait le résultat de la prééminence des pulsions partielles sur le Moi, l'idéologie attesterait plutôt de l'allégeance des pulsions aux formations idéales moïques et surmoïques, auxquelles les formations groupales apportent un étai surdéterminé. L'omnipotence de l'idée – et de l'idéal, et de l'idole – tient au déni, (...) mais c'est une omnipotence « réussie », dans la mesure où la violence est contenue dans la pensée d'airain, et retournée efficacement, sans conflit interne. »6

A partir de l'expérience d'analyste, R. Kaës présente par ailleurs la nature « égalitariste » de l'idéologie et le souci du contrôle des pulsions sadomasochistes :

« La position idéologique se présente (...) comme une tentative de réduire – et de résoudre - (...) l'écart entre le narcissisme et l'objet, [écart] qui forme coin dans le fantasme et faille dans l'unité imaginaire. »7 Pour cela, grâce à l'idéologie « se maintient (...) l'intégrité narcissique du corps-goupal, extension omnipotente du corps de chacun : au prix d'un clivage, d'un déni, d'une parole répétitive, projectile, totalisante. »8

R. Kaës termine sa réflexion sur l'idéologie et le destin des pulsions par une observation concernant la « violence idéologique » caractérisée par « l'envie » et « la jouissance » selon l'auteur. « L'envie (...) organise le rapport de la destruction et de la jouissance : l'envie est la jouissance de détruire ce dont l'autre jouit et dont de ce fait il spolie tous les autres. L'idéologie est à la fois l'objet et l'arme de la violence envieuse, mais elle se récuse comme jouissance, en raison du clivage qui la constitue. » Cette observation de R. Kaës est éclairée dans la suite du texte par A. Green : « Jamais la destruction n'est assumée comme jouissance au niveau de l'idéologie qui ne connaît que la lutte pour le bien. (...) L'idéologie opérera donc le refoulement des pulsions de destruction ou déniera leur effet. Comme telle, elle déplacera le sens des conflits qui ne sera plus conflit entre pulsions de vie et pulsions de mort, mais conflit entre la chair et l'esprit, l'organisme et le milieu, ou entre forces antagonistes de la réalité sociale. A la limite, l'idéologie sera négation de la pulsion, car toute pulsion a un caractère peu ou prou violent, donc destructeur. Et l'homme sera affranchi du désir. »9

La triple allégeance de l'idéologie selon R. Kaës

« L'idéologie (...) porte la marque du narcissisme. (...) De la même manière que Narcisse ne répond à rien d'autre qu'à sa propre image, (...) l'idéologie renvoie sans cesse du même au même, se dédouble en ses éléments, reprend sans cesse l'encerclement de son objet. »10 Plus particulièrement, « l'idéologie est une pensée incestueuse, elle est à elle-même son propre père et sa propre mère. Elle ne s'origine qu'en elle-même. » L'idéologie se fonde sur « le fantasme d'immortalité », elle nie la mort : « par l'idéal, par l'idée et par l'idole. Ainsi rien n'est soumis à l'ordre de l'histoire, de la différence et du partiel. Ce refus de la mort fonde l'idéologie comme savoir sans faille, système du savoir idéalisé, protection mégalomaniaque contre l'angoisse de la castration et contre l'effondrement œdipien. »11

Cependant, R. Kaës souligne le fait que si l'idéologie dénie la mort, elle s'en sert en revanche comme menace contre toute contradiction : « Quand un discours évacue la mort, (...) il est obligé de la faire réapparaître comme menace pesant au dehors (...), il s'identifie lui-même à la mort par la contrainte absolue qu'il déploie pour éliminer tout questionnement et toute contradiction interne. » R. Kaës conclut : « (...) L'idéologie est à la fois discours narcissique et discours mortifère. »12 Dans la suite de cette présentation introductive sur les aspects narcissiques de l'idéologie, R. Kaës développe la triple allégeance de l'idéologie :

Premièrement, l'idéologie fait allégeance à l'idéal. L'auteur désigne ce processus par le terme d'« idéalogie. » En effet, « la violence de l'idéologie s'origine dans son rapport à l'idéal et au narcissisme. »13 Sur ce point, R. Kaës fait appel à la théorie freudienne pour présenter la « fonction de l'idéal » et du « conflit œdipien » dans l'organisation des groupes autour d'un chef : dans le texte « psychologie des foules et analyse du moi » [déjà cité], « Freud développe l'analogie entre l'objet amoureux idéalisé, l'hypnose et le processus central de la psychologie collective » rappelle R. Kaës.14 Selon le même auteur, c'est le Moi, « dans ses aspects conscients et systématiques » qui est l'administrateur de l'idéologie. Celle-ci « est au service des fonctions moïques de connaissance et d'action mais aussi de méconnaissance et de défense. »15 De ce fait même, l'idéologie « permet d'intégrer les exigences du ça, du Surmoi et de la réalité. »

Toutes ces observations sur l'allégeance à l'idéal de l'idéologie permettent de distinguer « deux grandes catégories d'idéologies » selon R. Kaës : « celles qui proviennent des aspects archaïques du Surmoi dans le conflit qui l'oppose au Moi » ; d'autres qui « sont les idéologies (...) élaborées dans la relation du Moi et de l'Idéal du Moi, c'est à dire consécutivement au remaniement œdipien des identifications. »16

Deuxièmement, l'idéologie fait allégeance au Moi Idéal : d'après R. Kaës, c'est la théorie kleinienne qui permet de rendre compte des idéologies dont l'élaboration concerne le Moi Idéal. Ces idéologies « dérivent des organisations primitives de défense contre les pulsions destructrices et contre les angoisses persécutives et dépressives. »17 Car, « à côté du déni et du contrôle omnipotent de l'objet, le clivage et l'idéalisation sont les mesures défensives essentielles pour réduire l'ambivalence pulsionnelle initiale et assurer la protection contre l'angoisse persécutive. Le clivage scinde un objet idéalisé entièrement bon et tout-puissant, et un objet entièrement mauvais, doté de toute-puissance destructrice. L'idéalisation de l'objet bon est une défense contre la destructivité localisée dans l'objet mauvais. »18

Enfin, l'idéologie fait allégeance à l'idole : « l'idéologie assure que rien ne fera défaut, ni le sein, ni le plein, ni l'objet : indestructible phallus idéalisé, immuable. Elle est contenant et contenu. »19 A partir de la théorie de Winnicott sur « l'objet transitionnel » - qui aurait deux dérives, à savoir « la surcharge anale » qui « engage le sujet dans la voie de la maîtrise et du contrôle », puis la dérive du « fétiche » qui « conduit le sujet à utiliser les mécanismes de défense et de jouissance pervers »,20 R. Kaës fait remarquer que « l'idéologie est à considérer comme un échec dans l'établissement et dans l'utilisation de l'espace transitionnel. L'idéologie fonctionne alors comme un analogue du fétiche infantile, comme une idologie. »21

Ayant présenté différentes approches sur la question du « désaveu et le clivage du moi » caractéristiques du fétichisme et de l'idéologie, R. Kaës souligne néanmoins ce qui distingue les deux notions : « à partir des mêmes mécanismes fondamentaux, l'idéologue construit un système de représentation dont la structure psychique est celle de la perversion et dont l'objet est la conservation de la croyance envers et contre tous les démentis qu'inflige la réalité (la différence des sexes) pour assurer la protection contre l'angoisse (de la castration). Toutefois, le discours que l'idéologue élabore remplit la fonction dévouée au fétiche : substituer au pénis maternel un objet de remplacement, qui est et qui n'est pas le pénis maternel. »22

Tous ces aspects théoriques sur la nature de l'idéologie nous permettrons d'explorer l'univers des conflits intrapsychiques et interpersonnels qui mobilisent les individus lors des violences de masse.

1Cf. SEBUNUMA D., La compulsion de répétition dans les violences collectives, thèse de Doctorat soutenue le 25 février 2011 à l'Université Paris Diderot - Paris7, publiée à l'Université Lille3, Atelier National de Reproduction des Thèses, 2012 ; puis à Issy-les-Moulineaux, Éditions Umusozo, 2013.

2PAROT F., (1991), article « Idéologie », in Dictionnaire de psychologie, Paris, PUF, 2003, p. 361.

3KAËS R., L'idéologie - études psychanalytiques, Paris, Dunod, 1980, p. 95.

4Ibid.

5Ibid., p. 96.

6Ibid., p. 97.

7Ibid., p. 107.

8Ibid.

9Ibid., p. 123.

10Ibid., p. 127.

11Ibid.

12Ibid.

13Ibid., p. 146.

14Ibid., p. 148.

15Ibid., p. 149.

16Ibid., p. 149.

17Ibid., p. 151.

18Ibid.

19Ibid., p. 166.

20Ibid.

21Ibid.

22Ibid., p. 173.

Déogratias SEBUNUMA
Psychologue clinicien - Auteur

Titulaire du Doctorat de
 
«Recherche en psychopathologie
fondamentale et psychanalyse
»

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Descriptive II


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