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 SEBUNUMA Déogratias

LE GÉNOCIDE AU RWANDA
Postures et impostures génocidaires




Le 03 janvier 2015 / e-book

ISBN 9791091904124


Le 20 janvier 2015 / Format papier

ISBN 9791091904131




www.sebunumadeogratias.com



A tous ceux qui sont au-dessus de la Justice humaine,
seul le Jugement de l'Histoire est applicable.


INTRODUCTION


« Dans son témoignage sur les comportements individuels et de masse dans les camps de concentration nazis (1943), Bruno Bettelheim décrit, pour l'avoir connue, une ces situations de détresse extrême dans lesquelles la rupture de la continuité narcissique et dans les relations d'objets menace mortellement la capacité de maintenir une activité psychique de liaison.

Dès le début de son étude, Bettelheim précise que la décision d'entreprendre une observation systématique du comportement de ses compagnons et du sien propre dans ce type de situation n'a certainement pas eu pour mobile le désir de satisfaire un intérêt scientifique, mais essentiellement la nécessité de survivre. Ce travail, écrit-il, a été « un mécanisme mis en œuvre par lui, et à dessein, afin de pouvoir, grâce au moins à une activité intellectuelle, être mieux armé pour supporter la vie des camps (…), un comportement créé personnellement par l'auteur et fondé sur son propre passé, sa formation et les sujets auxquels il s'intéressait ». (éd. fr. 1972, 70). On notera que le premier bénéfice de cette activité était, significativement, une restauration narcissique et un rétablissement du plaisir du fonctionnement psychique. Le plaisir d'étayage était mutuellement entraîné : stimulés par l'intérêt que Bettelheim leur portait, réconfortés dans leur amour-propre, et percevant probablement l'intérêt que Bettelheim se portait à lui-même, les prisonniers parlaient d'eux-mêmes et éprouvaient du plaisir à cette activité de soutien.

Bettelheim a minutieusement décrit l'état de détresse initiale des prisonniers des camps : perte brutale des droits civils, incarcération illégale, choc des premiers actes de torture. Devant le traumatisme extrême, les individus réagissent différemment et ne disposent pas des mêmes ressources. Bettelheim a discerné des différences significatives dans les comportements des prisonniers, en fonction de leur classe socio-économique et de leur capacité de prendre appui sur une idéologie, une culture, un idéal puissant et cohérent. Ceux qui ne pouvaient pas ainsi protéger l'intégrité de leur Soi ne trouvaient pas la force de résister aux nazis, ils ne pouvaient comprendre ce qui leur arrivait : « Ceux qui trouvaient dans leur vie passée une base qui leur permettait de dresser un rempart capable de protéger leur Moi s'en tiraient mieux que les autres » (ibid., p. 79).

Toutefois, et ici encore Bettelheim en donne de nombreux exemples, l'étayage sur des objets de pensée, sur l'activité même de la mentalisation, supposait la possibilité de trouver un étayage sur le groupe actuel, et d'autant plus en l'occurrence que les nazis avaient pour objectifs la désintégration de l'individu lui-même : « La façon la plus efficace de briser cette influence était de former des groupes démocratiques de résistance composés de personnes indépendantes, mûres et sûres d'elles, dont chaque membre renforçait sa capacité de résistance en s'appuyant sur tous les autres. Sans ces groupes, il était extrêmement difficile de ne pas se soumettre au lent processus de la désintégration de la personnalité provoquée par la pression constante de la Gestapo et du système nazi ». (ibid., p. 105).

Ce témoignage n'est pas isolé, et l'on connaît maintenant l'extrême importance de l'étayage groupal dans les situations de crise : le groupe, notamment, y assure la gérance collective des fonctions de la mémoire et de l'oubli, il articule le passage de la fantasmatisation à la parole, au mythe. Il maintient l'appui vital sur la croyance partagée »1.




Première partie


ARGUMENTAIRE ET FONDEMENTS CONCEPTUELS


I. ARGUMENTAIRE


Dans la présente recherche, nous poursuivons notre réflexion sur l'étiologie, la nature et les conséquences des violences collectives sous leur forme la plus répandue dans toutes les sociétés humaines : les guerres civiles.

Dans mes précédents travaux de recherche, je me suis intéressé particulièrement à la situation des violences collectives au Rwanda dont la conséquence ultime fut le génocide de 1994. Dans la continuité de mon dernier ouvrage « Essai sur l'autosuggestion » publié en 2014, nous allons poursuivre la présentation et l'analyse des témoignages de certains Rwandais et étrangers qui vivaient au Rwanda pendant la période du génocide : du mois d'avril au mois de juillet 1994.

Cependant, avant de nous intéresser à nouveau au cas du Rwanda, faisons remarquer que ce qui s'est passé au Rwanda aura préfiguré la survenue d'autres conflits similaires dans différents pays africains. Pour cela, notre constat est que la crise rwandaise aura constitué la fin d'une époque : l'époque du « néo-colonialisme », une époque caractérisée par la situation de « guerre froide » entre les deux grandes puissances militaires du monde et leurs alliés et/ou pays « satellites » sur toute la planète.


Particularité des guerres civiles actuelles


Lorsque l'on observe ce qui se passe dans les pays déchirés par les guerres civiles, en Afrique comme ailleurs dans le monde, le constat est clair : dans les différents conflits dits « internes », il existe toujours de multiples influences « extérieures » aux pays concernés. Ainsi, les guerres civiles « néo-coloniales » ne sont pas des « guerres intestines » ou « domestiques » au sens strict du terme ; il s'agit plutôt de soulèvements armés pour renverser des dictatures qui, jadis, avaient été installées au pouvoir par des puissances étrangères – au niveau régional et/ou international. Plusieurs exemples actuels étayent nos observations :

1. Officiellement, la guerre civile au Rwanda aura été déclenché par des exilés Tutsi qui revendiquaient leur droit de retour au bercail. Après le déclenchement du conflit armé en 1990, le feu président rwandais J. Habyarimana fut désigné comme étant le seul responsable de tous les malheurs des Rwandais. Curieusement, c'est après l'assassinat de ce dernier qu'un génocide jamais observé sur le continent africain a été commis : dans moins de 90 jours, près d'un million de personnes furent massacrées. A partir de ce constant, une question mériterait notre attention : étant donné que J. Habyarimana n'est plus, le Rwanda serait-il devenu une « démocratie » exemplaire et tous les malheurs des Rwandais seraient-ils terminés ? La réponse est « non ». 20 ans après la mort de J. Habyarimana et la survenue du génocide de 1994, des centaines de milliers de Rwandais errent encore en terres d'exil, d'autres se font massacrés au Rwanda et dans les pays de la sous-région, le pays est toujours divisé par différents courants idéologiques.

2. Depuis les années 90, différentes voix se sont levées – à juste titre – pour dénoncer la dictature du feu président Mobutu qui « régnait sans partage » sur l'ex-Zaïre (devenu « République Démocratique du Congo »). Rappelons que la dictature de Mobutu avait bénéficié de différents soutiens en Afrique et partout dans le monde après l'assassinat de P. Lumumba : la disparition de ce dernier avait entraîné une situation d'instabilité politique et, dans ce chaos général, Mobutu fut présenté comme étant « l'homme de la situation » ! Devenu « personna non grata » dans différents pays occidentaux, le feu président Mobutu fut renversé par une rébellion venue de l'est du Congo (ex-Zaïre) et soutenue par le Rwanda. Compte tenu de la situation actuelle en République Démocratique du Congo, une question se pose : si le problème du Congo était Mobutu, la paix et la démocratie régneraient-elles enfin au Congo de P. Lumumba ? Malheureusement, la réponse à cette question est négative. Dans toute la République Démocratique du Congo, en particulier dans les régions orientales du pays, différents mouvements de rébellion sèment la panique, tuent, violent et pillent les biens des populations civiles. Donc, après la chute de la dictature du feu président Mobutu, et près de 20 ans après sa mort, nous constatons que ce dictateur n'était pas le seul problème de l'ex-Zaïre !

3. Lors de mon séjour en République Centrafricaine (1995 - 1998), tous les Centrafricains avec lesquels j'ai échangé sur la survenue du génocide au Rwanda me confiaient : « ce qui s'est passé chez-vous, ça ne peut pas se passer ici en Centrafrique. Nous, nous sommes un peuple pacifique et civilisé » ! Je leur répondais : Méfiez-vous car, nous disions aussi la même chose à nos voisins Burundais avant le génocide de 1994.

Malheureusement, mes observations auront été confirmées par l'histoire : la République Centrafricaine est, au moment où j'écris ce texte (2014 - 2015), un pays divisé et déchiré par la guerre civile. Que s'est-il passé alors pour qu'un « peuple pacifique et civilisé » sombre dans des violences meurtrières d'Est en Ouest, du Nord au Sud en passant par la capitale Bangui ? Le constat est que les différents dictateurs qui ont dirigés ce pays – comme J.-B. Bokassa par exemple – n'étaient pas le seul problème du pays. Sinon, après le départ de ces dictateurs, il n'y aurait pas la guerre civile en Centrafrique aujourd'hui !

4. Venons-en maintenant au cas du Mali. Longtemps dirigé par la dictature militaire, le pays était devenu, au début des années 90, le « modèle » de la démocratie en Afrique. L'ex-Général devenu président « élu », A. T. Touré, était même considéré comme le « sage » dans le monde entier : je me rappelle que c'était à lui que l'Organisation de l'Unité Africaine [devenue « Union Africaine »] faisait appel pour gérer certaines crises politiques dans différents pays africains. Or, après la chute de Kadhafi, le Mali a été à son tour déchiré par une rébellion qui couvait depuis longtemps au nord du pays : le « sage » A. T. Touré, qui n'était pas pourtant un dictateur à la Mobutu, fut renversé et s'exila à l'étranger. Si c'était lui le problème du Mali, la situation serait-elle enfin stable au Mali ? La réponse est « non » ! Donc, le vrai problème est à chercher ailleurs.

5. Les exemples sont multiples. Mais, pour terminer notre tableau d'illustration, terminons avec la situation qui prévaut en Côte d'Ivoire, en Libye, et en Égypte :

Premièrement, la Côte d'Ivoire : pendant plusieurs décennies, de par sa prospérité économique et sa stabilité politique, ce pays était considéré comme étant la « locomotive » de l'Afrique de l'Ouest. Or, après la mort du feu président F. Houphouët-Boigny, les héritiers de l'idéologie politique de ce derniers furent régulièrement battus aux élections par l'opposition représentée par L. Gbagbo. Celui-ci, enfermé dans son palais présidentiel, n'aura pas réussi à « lire » les signes du temps : il sera renversé par une rébellion venue du nord du pays et appuyé par les pays étrangers. Entre temps, la Côté d'Ivoire aura été déchirée et ravagée par une guerre civile dont certains crimes sont qualifiés de « génocide » par différents observateurs. Actuellement, L. Gbagbo est en prison à la Cour Pénale Internationale. Néanmoins, la situation reste instable en Côte d'Ivoire : même les pays limitrophes semblent concernés par ce conflit qui est devenu régional. Constat : le régime de L. Gbagbo ne serait pas le seul problème de la Côte d'Ivoire !

Deuxièmement, arrêtons-nous un instant sur le cas de la Libye : dirigé par la main de fer de M. Kadhafi depuis la fin des années 60, le pays avait néanmoins connu une certaine prospérité économique grâce à la manne du pétrole. « Président à vie », M. Kadhafi sera renversé par une coalition internationale qui estimait que le feu dictateur constituait désormais une menace pour la population civile. En effet, suite à une rébellion interne dont la base arrière était la ville de Benghazi à l'est du pays, le dictateur s'apprêtait à lancer un assaut militaire sur la ville. L'histoire de M. Kadhafi se terminera par l'assassinat de ce dernier alors qu'il tentait de s'enfuir !

Toutefois, même si le sort de M. Kadhafi mérite une attention particulière en ce qui concerne le droit de tout être humain à bénéficier d'une justice équitable, nous nous intéressons uniquement à la question suivante : au cas où M. Kadhafi aurait été le seul problème de la Libye, comment se fait-il que le pays a sombré dans le chaos après la mort du même dictateur et n'arrive pas à s'en remettre ? Pis encore, la Libye a contaminé les pays voisins de la sous-région : à l'instar du Mali, tous les pays limitrophes de la Libye ont été victimes d'incursions de bandes armées suite à la dispersion des milices de M. Kadhafi, avec leurs armes et leurs munitions ! Donc, M. Kadhafi n'était pas le seul problème de son pays et de la sous-région !

Enfin, terminons notre vue d'ensemble sur l'Égypte : l'un des rares pays arabes alliés de l'Occident dans la reconnaissance de l'État d'Israël, ce pays jouissait d'un statut particulier sur le continent africain et sur la scène internationale. Pour cela, la dictature militaire en Égypte ne semblait pas « gêner » la communauté internationale – alors que les autres dictateurs étaient régulièrement pointés du doigt ! Cependant, lors des manifestations politiques de changement – désignées comme étant « le printemps arabe » des années 2010, l'ex-Général Président égyptien, H. Moubarak, fut renversé par la colère populaire et emprisonné. Cependant, après la chute de H. Moubarak, l'Égypte a failli sombré dans le chaos d'une guerre civile ! Certes, des élections dites « démocratiques » furent organisées. Mais, ce sont des radicaux religieux qui sont arrivés au pouvoir ! Ainsi, une dictature militaire a été remplacée par une « dictature religieuse » ! Finalement, la foule fut obligée de reprendre le chemin de la contestation dans la rue. Résultat : c'est encore une fois l'armée qui est intervenue pour imposer à nouveau son « Homme fort » ! Suite à ce nouveau « changement » au sommet de l'État, c'est finalement le mouvement politico-religieux qui s'est radicalisé et qui est en train de se constituer en une véritable « rébellion » ! Cela au moyen d'actions armées contre le pouvoir militaire établi au Caire. Pour cela, le problème n'est pas seulement celui de tel ou tel individu qui occupe la place du « chef » !

Notons que la situation de l'Égypte ressemble, à quelques nuances de près, à celle de la Tunisie.

Au-delà du continent africain, nous pourrions citer d'autres situations de guerre civile qui démontrent que le phénomène dépasse la simple justification habituellement avancée pour expliquer l'étiologie de ces conflits collectifs endémiques : la présence des régimes corrompus, l'absence de démocratie, etc.

Au fait, une remarque s'impose : Bokassa, Mobutu, Kadhafi, Moubarak, Habyarimana, etc., tous ces dictateurs n'étaient-ils pas bien connus dans le monde entier ? Ils bénéficiaient du soutien politique et économique des grandes « démocraties » de ce monde ; ils siégeaient, à côté d'autres chefs-d'États, dans toutes les organisations et instances internationales ! Et c'est seulement à partir des années 1990 puis 2010 que le monde entier aura découvert qu'ils étaient « dictateurs, corrompus » et « infréquentables » ?

Autre problème : comme nous l'avons déjà souligné, ce n'est pas le renversement et/ou la disparition physique de ces « dictateurs » qui aura ramené la stabilité politique, la paix et la démocratie dans leurs pays respectifs.

Conclusion : au-delà des individus – dictateurs ou non –, les pays pauvres sont aussi victimes des guerres civiles qui leurs sont imposées de l'extérieur. L'Irak, l’Afghanistan, la Syrie, ce sont d'autres exemples qui prouvent que le problème n'est pas seulement celui de la « gouvernance » au niveau des pays concernés.


II. FONDEMENTS CONCEPTUELS


Dans cette partie et tout au long de notre réflexion, c'est le texte de R. Kaës2 déjà cité qui nous servira de référence. En effet, le même texte constitue une richesse inestimable pour tous ceux qui s'intéressent à la problématique des violences collectives et à la violence d'État.


1. Génocide, sociocide


« Les différentes figures de la mort, le meurtre, l'assassinat, la disparition, à l'échelle d'un génocide (il faudrait dire aussi un sociocide), ne peuvent être traitées par la psyché comme un deuil normal. Elles concernent aussi l'espèce, les rapports généalogiques, les ensembles transsubjectifs, c'est-à-dire les fondements narcissiques de la continuité de la vie même.

Dans les sociétés qui sortent d'une catastrophe sociale, les individus travaillent au refoulement des événements traumatiques, alors que d'autres maintiennent éveillées la douleur et l'horreur. Pour eux le refoulement est impossible. Le travail de la mémoire et de l'oubli, le travail de l'historisation sont entravés et pour des raisons internes et pour celles qui tiennent aux défauts de l'inscription mémoriale collective.

C'est pourquoi la levée des résistances à se souvenir est très longue : il aura fallu près de quarante ans pour que soient pensées plus amplement la terreur et l'horreur nazies. C'est le temps de deux générations3. C'est aussi le temps où la tension entre la remémoration de la douleur des survivants et le déni collectif de sa cause se mobilisent dans les derniers grands procès »4.

Ces observations de R. Kaës illustrent parfaitement la problématique qui retient notre attention dans la présente réflexion.


2. Faux-self


Dans son texte « L’agressivité et ses rapports avec le développement affectif »,5 l’une des hypothèses formulées par D. Winnicott sur l’étiologie des comportements agressifs – qui seraient liés au développement narcissique primaire suite aux influences de l’environnement – concerne « les premières racines de l’agressivité ». A travers l’exposé de ses observations, D. Winnicott présente une situation clinique extrême dans laquelle, pour le sujet, « (…) il ne reste pas de lieu de repos pour une expérience individuelle et qu’en conséquence l’état narcissique primaire possible n’évolue pas vers une individualité. L’« individu » se développe alors comme une extension de l’écorce plutôt que du noyau, comme une extension de l’environnement envahissant. Ce qui reste du noyau est dissimulé et ne se retrouve qu’avec difficulté, même dans l’analyse la plus poussée. L’individu n’existe alors que grâce au fait de ne pas être deviné. Le self authentique est caché et, du point de vue clinique, nous nous trouvons en face du faux self complexe dont la fonction est de maintenir caché le vrai. Le faux self peut être bien adapté à la société, mais l’absence du vrai self est la source d’une instabilité qui devient d’autant plus évidente que la société est amenée à penser que le faux self est le vrai »6.

Toutes ces observations retiendront notre attention dans la présente réflexion sur les guerres civiles et génocide, en particulier en ce qui concerne la personnalité et le comportement des bourreaux.


3. Perversion


Il s'agit du « terme dérivé du latin pervertere (retourner), employé en psychiatrie et par les fondateurs de la sexologie pour désigner, tantôt de façon péjorative, tantôt en les valorisant, des pratiques sexuelles considérées comme des déviations par rapport à une norme sociale et sexuelle. Ayant trait à la question du bien et du mal, et donc à la jouissance du mal et à la sublimation, le terme a une portée universelle et anthropologique dans la mesure où il caractérise le propre de l'homme. La perversion est en effet absente du monde animal. (…) Repris par Sigmund Freud (1896), le terme perversion a définitivement été adopté comme concept de la psychanalyse qui a conservé ainsi l'idée de déviation sexuelle par rapport à une norme. Néanmoins, dans cette nouvelle acceptation, le concept est dépourvu de toute connotation péjorative ou valorisante et s'inscrit avec la psychose et la névrose dans une structure tripartite »7.


Apport de la théorie kleinienne


« Dans la théorie kleinienne, la perversion est toujours décrite en fonction d'une norme et d'une pathologie, mais toute idée de déviance est écartée. Aussi est-elle regardée comme un trouble de l'identité de nature schizoïde lié à une farouche pulsion de destruction de soi-même et de l'objet. Loin d'être l'expression d'une « aberration » sexuelle, elle devient la manifestation à l'état brut de la pulsion de mort, au point de faire naître dans le cadre de la cure une réaction thérapeutique négative (ou perversion de transfert) »8.


Apport de J. McDougall


« Dans la perspective de la Self Psychology, c'est Joyce McDougall (…) qui apporta dès 1972 l'une des meilleures révisions de la doctrine freudienne de la perversion. Dans son Plaidoyer pour une certaine anormalité, elle constate que la structure tripartite (névrose/psychose/perversion) est trop rigide pour expliquer les troubles sexuels liés aux différents désordres narcissiques du soi. Aussi donne-t-elle le nom de néosexualité et de sexualité addictive à des formes de sexualité perverses, proches de la drogue et de la toxicomanie, mais qui permettent à certains sujets au bord de la folie de trouver la voie de la guérison, de la créativité et de la réalisation de soi »9.

Plus loin, dans la présente réflexion, un chapitre sera consacré à l'étude sur l'« exercice pervers du pouvoir » qui vient s'ajouter, le plus souvent, à la violence des crimes de masse.


4. « Traumatisme et catastrophe psychique »


« Une théorie trop générale du traumatisme ne rend compte que partiellement de ce type d'expériences [génocide, sociocide, catastrophe sociale]. Il est cependant utile de rappeler qu'elle en exprime des caractéristiques fondamentales. Je prends appui sur la définition que propose R. Diatkine : « Le traumatisme peut être considéré comme l'effet d'une excitation violente, survenant dans une situation telle que le psychisme du sujet n'est pas en mesure d'abaisser la tension ainsi provoquée, soit par une action ou une réaction émotionnelle immédiate, soit par une élaboration mentale suffisante » (1982, p. 91). R. Diatkine envisage deux cas de figures différents quant au destin psychique du traumatisme. Dans le premier cas, l'expérience insupportable rencontre un désir inconscient. Le jeu des forces pulsionnelles et du moi est déséquilibré, il provoque dans un premier temps l'effraction du système pare-excitation, puis dans un second temps un refoulement massif et l'exaltation du contre-investissement. Après une certaine latence, des symptômes et des inhibitions plus ou moins mutilantes apparaissent.

Le second cas de figure est celui où « un événement subi et non préparé par un travail psychique met directement en danger la survie psychique ou réelle du sujet. C'est alors le thème de la mort qui est inclus dans la répétition, qu'il s'agisse directement de la situation dangereuse (ce qui est souvent le cas pour les traumatismes de guerre), ou de la mort imprévue d'êtres chers, renvoyant à la mort du sujet, parce que celui-ci se trouve dans l'impossibilité d'élaborer le deuil dans de telles conditions » (ibid., p. 92). L'excès de sollicitation libidinale était en cause dans le premier cas de figure ; dans le second il s'agit de l'antagonisme narcissisme/pulsion de mort.

Des situations diverses peuvent être comprises entre ces deux cas de figure : elles sont traumatiques parce que les équilibres dynamiques et économiques du sujet ont été bouleversés par elles sans qu'il soit possible d'y faire face.

R. Diatkine admet que lorsque l'événement a été traumatisant pour les autres et que l'expérience est réfléchie par eux sur le sujet, le concept de traumatisme devient plus flou : « Cependant le rôle des circonstances non élaborables dans l'organisation psychique est indéniable ». Un événement qui aura été traumatisant pur les parents pourra avoir un effet traumatique pour l'enfant s'il se trouve confronté à leur désorganisation, à leur processus de répétition et à leur projection, sans en faire une élaboration psychique : « à la zone de silence du moi des parents qui ne remplissent pas, sur certains point particulièrement angoissants, leur rôle d'étayage et de par-excitation...L'ombre de l'événement est présent, non élaborable » (ibid., p. 94).

Les travaux de Winnicott sur les agonies primitives et la crainte de l’effondrement, ceux de Masud Khan sur le traumatisme cumulatif, ceux de W.R. Bion sur le changement et l'angoisse catastrophiques ont une double caractéristique : ils se fondent sur une compréhension des formations, des processus et des angoisses archaïques de la vie psychique, tels que l'analyse de la psychose et aujourd'hui celle de l'autisme y donnent accès ; ils mettent en cause, d'une manière non mécanique, les rôles négatif et positif de l'environnement psychique – ou de l'ensemble transsubjectif – dans la formation ou dans l'issue de ces expériences catastrophiques.

(...)

Ainsi se précise la notion de catastrophe psychique : elle survient dans la co-production collusive d'événements traumatiques qui ne parviennent à s'inscrire et à s'élaborer ni dans l'espace intrapsychique ni dans l'espace transsubjectif. Le drame catastrophique reste en effet « en perpétuel défaut d'énoncé » (H.P. Jeudy, 1982, p. 116) et d'abord de représentation, parce que les lieux et les fonctions psychiques et transsubjectives où il pourrait se constituer et se signifier ont été abolis ; leur disparition est en soi un surplus traumatique. Les processus générateurs de la mémoire et, par là, d'une possibilité d'historisation, n'ont pas pu être mis en œuvre. Ne peuvent pas non plus s'opérer les rejets projectifs ou les dépôts dans les formations collectives, sociales, culturelles, qui assument, outre leurs fonctions dans leur ordre propre, des fonctions psychiques ou métapsychiques : ces fonctions sont de prédispositions signifiantes, de méta-défense, de repères identificatoires. Nous avons alors affaire à des situations où la catastrophe psychique se renforce d'une catastrophe sociale »10.

Nous avons ici la clé pour comprendre l'importance du travail de mémoire : sur le plan individuel et sur le plan collectif. La suite du texte de R. Kaës nous fournit des outils complémentaires :


5. Travail de mémoire


« Il n'est pas de groupe, pas d'institution, pas de société sans mémoire, sans travail de l'historisation. Le refus de la mémoire et de l'historicité forme les sociétés qui soutiennent les utopies meurtrières. L'étude de ces sociétés y démontre à l'œuvre des mécanismes analogues à ceux de la forclusion et du déni. Le « ne te souviens pas » n'est pas ici ordonné au refoulement de l'horreur, mais à l'annulation de l'histoire et de l'expérience. Cette annulation maintient le pouvoir de l'horreur et l'annihilation de la pensée. De même que la stratégie du pouvoir dans les situations de catastrophe sociale vise à réprimer toute manifestation de la réalité psychique, à la détruire ou à la pervertir, de même elle vise à substituer à la mémoire collective des énoncés sur l'histoire qui soient capables de la légitimer. Elle impose par la force un contrat narcissique pervers et déplace à son profit, sur sa seule violence, l'enjeu de pacte dénégatif.

L'histoire, écrit l'historien P. Nora, est une mémoire construite à partir des archives constituées pour en faire un récit. L'historien « débusque les inerties de la mémoire, les illusions qu'une société a besoin de maintenir sur elle-même pour se maintenir et se perpétuer ». (1977, p. 231). Son rôle est profondément différent selon les situations historiques : il travaille tantôt à la récupération du passé (dans le tiers monde colonisé), ou à dénoncer de manière militante, la « mémoire assassinée »11, comme c'est le cas dans les situations totalitaires, ou à établir un discours sur les origines (U.S.A.), ou encore à travailler la mémoire de la mémoire (tendance de l'historiographie en Europe).

L'entreprise de l'historien est, de ce point de vue, assez parallèle à celle de la psychanalyse : libération du passé par l'exercice actif de la mémoire (J.B. Pontalis, 1977a, p. 232). Pour l'un et pour l'autre, il s'agit de rendre possible que se révèlent des ruptures et des ratures, que se ratissent des continuités reconstruites et une « vérité » accessible. Par là, l'un et l'autre nous ramènent au commencement des choses, à l'origine : parce qu'il y a un manque à se représenter, un manque à vivre, à comprendre et à savoir. Le travail de l'histoire est un travail sur la rupture dans le cours des événements, sur lacune. C'est un travail de construction et de reconstruction qui opère une mise en mot, une mise en ordre, une mise en sens, pour soi-même et pour un tiers »12.

1 KAËS R., texte : « Ruptures catastrophiques et travail de la mémoire », in PUGET J. et all., Violence d'État et psychanalyse, Dunod, Paris, 1989, pp.171 - 204.

2 Ibid

3 Cf. H. Nissenson (1987), L'éléphant et le problème juif. Lire aussi K. Husemann (1987), Garder le silence, là est le crime, in ibid.

4 KAËS R., texte : « Ruptures catastrophiques et travail de la mémoire », in PUGET J. et all., Violence d'État et psychanalyse, op. cit., ibid.

5 WINNICOTT D., (1950 – 1955), texte « L’agressivité et ses rapports avec le développement affectif », in De la pédiatrie à la psychanalyse, Paris, Payot, 1969, pp. 150 – 168.

6 Ibid., pp. 160 – 161.

7 ROUDINESCO E. et PLON M., (1997), Dictionnaire de la psychanalyse, Fayard, Paris, 2011, pp. 1169 – 1176.

8 Ibid., p. 1174.

9 Ibid., p. 1175.

10 KAËS R., texte : « Ruptures catastrophiques et travail de la mémoire », in PUGET J. et all., Violence d'État et psychanalyse, op. cit., ibid.

11 P. Vidal Naquet, 1980 et 1987.

12 KAËS R., texte : « Ruptures catastrophiques et travail de la mémoire », in PUGET J. et all., Violence d'État et psychanalyse, op. cit., ibid.


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Déogratias SEBUNUMA
Psychologue clinicien - Auteur

Titulaire du Doctorat de
 
«Recherche en psychopathologie
fondamentale et psychanalyse
»

Psychopathologie
Descriptive II


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Le Jugement
de l'Histoire


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Le génocide
au Rwanda


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Essai sur
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Psychopathologie descriptive I
Essais
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Communautarisme
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Du cas du Rwanda
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La compulsion
de répétition
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