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Suggestion et autosuggestion1


En psychologie, la suggestion est un « processus d'influence sociale par lequel l'intention d'autrui provoque de manière immédiate l'accomplissement chez le sujet. Le caractère immédiat signifie que la transmission ne se réalise pas par un processus d'argumentation ou d'apprentissage, mais résulte d'une identification immédiate à la croyance ou à la réalisation du désir d'autrui. Le pouvoir de suggestion tient à des facteurs sociaux et circonstanciels. (…) La suggestion joue un rôle important dans certaines circonstances de la vie sociale, en particulier quand elle s'exerce sur des groupes2 ».

Une autre définition va plus loin et prend en compte l'apport de la psychanalyse :

Suggestion : « Terme désignant un moyen psychologique de convaincre un individu que ses croyances, ses opinions ou ses sensations sont fausses et qu'à l'inverse celles qui lui sont proposées sont vraies.

Dans l'histoire de la psychiatrie dynamique, on donne le nom de suggestion à une technique psychique (…) reposant sur l'idée qu'une personne peut, par la parole, en influencer une autre et modifier ainsi son état affectif. C'est en abandonnant la suggestion pour la catharsis que Sigmund Freud invente la psychanalyse »3.


Aperçu historique


« A la suite de son séjour à Paris dans le service de Jean Martin Charcot en 1885, Sigmund Freud entreprend de traiter ses patients au moyen des techniques les plus diverses, dont la suggestion hypnotique. Très vite il entend parler des travaux de l'École de Nancy, fondée par Auguste Liébeault, et des développements que leur apporte Hippolyte Bernheim. Celui-ci soutient l'idée que l'hypnose est un effet de la suggestion : aussi s'oppose-il à Charcot et à sa conception de l'hypnose comme état pathologique propres aux hystériques. (…) Bernheim invente alors, « contre » Charcot, le principe de la psychothérapie en passant de la suggestion hypnotique à la suggestion verbale : il montre en effet que le regard n'est plus nécessaire pour plonger un patient dans un état de somnambulisme et que, par la parole, on obtient les mêmes résultats.

En 1889, Freud traduit l'ouvrage de Bernheim sur la suggestion et ses applications thérapeutiques. (…) Jusqu'en 1893, il hésite entre trois orientations thérapeutiques : l'hypnose de Charcot, la suggestion de Bernheim et la catharsis de Josef Breuer. Finalement, il s'éloigne successivement des unes et des autres, et, dans le dernier chapitre des Études sur l'hystérie, expose sa propre conception de la psychothérapie organisée autour de la méthode des associations libres (ou libre association). L'année suivante, elle prendra le nom de « psycho-analyse »(psychanalyse) »4.


Distinction entre suggestion et psychanalyse selon S. Freud


« Pour illustrer ce qui distingue cette méthode [psychanalyse] de toutes celles qui s'inspirent de la suggestion, Freud, dans un article paru en 1905, « Sur la psychothérapie », s'appuie sur la différence établie par Léonard de Vinci (…) entre la peinture et la sculpture. La technique de la suggestion, dit Freud, est comparable à la peinture qui procède (…) par application, « sans se préoccuper de l'origine, de la force et de la signification des symptômes morbides (…).

Quant à la méthode analytique, Freud la compare à la sculpture : elle (…) vise « à enlever, à extirper quelque chose, et pour ce faire elle se préoccupe de la genèse des symptômes morbides et des liens de ceux-ci avec l'idée pathogène qu'elle veut supprimer (…).

Ce renoncement à la suggestion comme moyen technique n'implique pas l'oubli de l'idée de suggestion comme modalité du fonctionnement psychique, ainsi que le montrent ces propos de Freud sur la question du transfert : « Une analyse sans transfert est impossible (…), il ne faut pas croire que c'est l'analyse qui crée le transfert et que celui-ci ne se rencontre que chez elle. » (…) En tant que phénomène général de report affectif, induisant une guérison par l'amour ou par l'esprit, le transfert doit être analysé pour ne pas se réduire à la suggestion »5.

Selon les auteurs de l'article qui nous sert de référence, chez S. Freud, le problème de la suggestion s'est posé à nouveau en 1920 : « Freud rencontre une deuxième fois la problématique de la suggestion au moment où, désireux d'ouvrir « le chemin qui mène de l'analyse de l'individu à la compréhension de la société », il entreprend la rédaction de Psychologie des masses et analyse du moi ». Avant ce texte, différents auteurs avaient étudié ce problème « en expliquant par la suggestion le comportement collectif ».

« Contrairement à ces auteurs, Freud refuse d'utiliser le mot « magique » de suggestion et souligne que Le Bon ramène à deux facteurs l'ensemble des manifestations sociales (ou foules), à savoir la suggestion réciproque des individus isolés et le prestige des meneurs »6.

Pour cela, « dans Psychologie des masses, Freud préfère (…) abolir la frontière entre les phénomènes de psychologie individuelle et ceux relevant de la psychologie collective. C'est pourquoi il formule l'hypothèse selon laquelle « les relations amoureuses (en termes neutres : liens sentimentaux) constituent également l'essence de l'âme de la foule » et précise que chez Gustave Le Bon ou chez McDougall « il n'est pas question de ces relations », car « ce qui y correspondrait est manifestement dissimulé derrière l'écran, le paravent de la suggestion »7.

L'apport de S. Freud : « Là où l'explication tautologique de la suggestion rendait compte de la transformation psychique de l'individu dans la foule (fascination pour le chef et conduite imitative des individus les uns par rapport aux autres), Freud établit qu'il s'agit en réalité d'une limitation acceptée du narcissisme, engendrée par le rapport au « chef ». En effet, pour chaque individu immergé dans la foule, le chef occupe la place de l'idéal du moi, et sa toute-puissance est limitée par l'instauration d'un lien d'amour horizontal entre les membres de la foule »8.

Une autre observation : chez les sociologues et les psychologues, la suggestion semble expliquer cette transformation de l’individu dans la foule. En effet, comme nous l’avons vu, tous les auteurs jusqu’ici cités mettent la suggestion - l’aptitude d’être suggestionné9 - au centre de la description de l’âme des foules. C’est comme si la suggestion était, dit S. Freud, « un phénomène originaire qu’on ne peut réduire davantage, un fait fondamental de la vie psychique de l’homme ». Pour mieux cerner le sens du concept « suggestion », contrairement à son usage qui lui confère un sens très large et « une signification relâchée », S. Freud va faire recours à la psychanalyse : c’est la libido qui aide à « éclairer la psychologie des foules » et non la suggestion. Ce terme appartient à la théorie de l’affectivité en psychanalyse et désigne « l’énergie, considérée comme grandeur quantitative ». S. Freud signale que cette énergie n’est pas mesurable. Libido a affaire avec les pulsions qui se résument sous le nom d’amour : entre sexes en vue de l’union sexuelle, mais aussi amour de soi, des parents, l’amitié.

Le sens large donné au concept « amour » se justifie chez S. Freud en faisant recours à d'autres penseurs : « Éros » chez Platon ou Saint Paul, par exemple, a un sens élargi. En lien avec le débat qui nous intéresse, S. Freud conclut : « Les relations amoureuses constituent également l’essence de l’âme des foules ». Cependant, S. Freud signale que tous les autres auteurs n’ont jamais indiqué ces relations amoureuses comme facteur de la formation en foule. Comme nous l'avons indiqué, ce qui y correspondrait, dit-il, « c’est ce qui est dissimulé derrière l’écran, le paravent de la suggestion »10.

La suggestibilité : la contagion en est l’effet. C’est le facteur le plus important pour former une foule. Le Bon part des acquis de la psychologie : l’homme, placé dans un état qui le rend inconscient, accomplit des « actes contraires à son caractère et à ses habitudes ». De fait, conclut Le Bon, il a été prouvé que l’individu plongé dans une foule tombe dans un état particulier, pareil à celui « de fascination de l’hypnotisé entre les mains de son hypnotiseur ». Pour cela, comme l’hypnotisé, l’individu dans la foule perd ses facultés conscientes pour en acquérir d’autres plus exaltantes. L’exaltation chez l’individu en foule est même plus grande que chez l’hypnotisé car, « la suggestion étant la même pour tous les individus, s’exagère en devenant réciproque ».

S. Freud souscrit aux points de vue de Le Bon exposés ci-dessus. Cependant, il met une dernière touche aux facteurs de Le Bon qui déterminent l’individu dans la foule.

D’abord, S. Freud fait remarquer que la contagion et la suggestibilité ne sont pas de même nature11. Puis selon S. Freud, Le Bon ne distingue pas nettement les effets de la contagion de ceux de la suggestibilité. La contagion pour S. Freud est à rattacher à « l’action que les membres de la foule, pris isolement, exercent les uns sur les autres ». Tandis que la suggestibilité de la foule, pareille à celle de la personne hypnotisée, renvoie à « une autre source » que Le Bon n’arrive pas à trouver. Pour S. Freud, cette source c’est la personne qui, dans la foule, fascine les individus comme l’hypnotiseur face à l’hypnotisé.

Le Bon décrit d’autres détails de l’âme de la foule : l’individu dans la foule « descend plusieurs degrés sur l’échelle de la civilisation ». Alors qu’il était cultivé étant isolé, il pourra réagir comme un instinctif, comme un barbare. Puis, son rendement intellectuel baisse. Il a la spontanéité, la violence, etc., toutes les caractéristiques de l’homme primitif.

S. Freud trouve cette description importante pour la psychanalyse : l’homme de la foule, d’après la description de Le Bon, a une vie psychique semblable à celle des primitifs et des enfants. De ce fait, la foule est conduite « presque exclusivement par l’inconscient »12. Ce qui est recherché par la foule c’est « la libre satisfaction des impulsions ». Mais, la foule n’est pas seulement capable de mauvaises choses. Sous l’influence de la suggestion, elle est capable de renoncement, (…) de dévouement à un idéal.

Même si le niveau intellectuel de la foule se situe toujours en dessous de celui de l’individu isolé, « son comportement éthique peut aussi bien s’élever au-dessus de ce niveau (intellectuel) que descendre très au-dessous » ! S. Freud note cette ressemblance entre la foule et la vie psychique des hommes primitifs : dans la foule, « les idées les plus opposées peuvent coexister » sans qu’il y ait une contradiction logique. C’est le même cas chez les enfants et les névrosés. Les foules, dit S. Freud, n’ont guère soif de la vérité. « Elles réclament les illusions » car, « chez elles, l’irréalité a toujours le pas sur la réalité ». C’est la vie « fantasmatique et de l’illusion » soutenue par le désir « inaccompli » comme chez les névrosés. En effet, chez ces derniers, ce qui compte ce n’est pas la réalité objective mais la réalité psychique. Chez l’hystérique, le symptôme « se fonde sur un fantasme et non sur la répétition d’une expérience réellement vécue, une conscience obsessionnelle de culpabilité sur l’existence d’un mauvais dessein qui n’est jamais arrivé à exécution »13.

L'identification : L’identification, qui est le processus par lequel le moi s’enrichit des qualités de l’objet (introjection), diffère de l’état amoureux - ou fascination, suggestion amoureuse dans ses développements extrêmes. Mais la question qui se pose et à la quelle il est toujours difficile de répondre c'est celle de savoir si, dans la situation décrite ci-dessus, « l’objet est mis à la place du moi ou de l’idéal du moi ». S. Freud se sert de l’hypnose pour essayer de répondre à cette question. L’état amoureux n’est pas loin de l’hypnose, dit-il. Dans l’état amoureux comme dans l’hypnose, il y a « même soumission humble, même docilité, même absence de critique envers l’hypnotiseur comme envers l’objet aimé ». L’hypnotiseur prend place de l’idéal du moi. Mais, si l’hypnose peut expliquer l’état amoureux, l’inverse n’est pas vrai. Cela parce que dans l’hypnose, « les rapports sont plus nets et plus intenses ». Une autre différence est que « la relation hypnotique est un abandon amoureux illimité » par lequel la relation sexuelle est exclue. Tandis que dans l’état amoureux, la relation sexuelle est seulement « repoussée » mais reste possible ultérieurement14.

Pour S. Freud, « la relation hypnotique est une formation en foule à deux »15. En fait, l’hypnose résume la relation entre l’individu de la foule et le meneur. Cependant, la limitation du nombre écarte l’hypnose de la foule, de même que « le manque de tendances strictement sexuelles » la sépare de l’état amoureux. Ainsi, l’hypnose se situe entre la foule et l’état amoureux.

Seules les « tendances sexuelles inhibées quant au but » permettent les liens entre individus. Cela parce qu’elles n’aboutissent jamais à la pleine satisfaction. En revanche, dit S. Freud, « les tendances sexuelles non inhibées » subissent une réduction chaque fois que le but sexuel est atteint. Pour cela, « l’amour sexuel » s’éteint dans la satisfaction. Pour le préserver, « il faut qu’il soit pourvu dès le début de composantes purement tendres », inhibées quant au but. Mais l’hypnose ne se réduit pas non plus à la constitution libidinale d’une foule (à deux !). L’hypnose comporte d’autres éléments mystiques dont la paralysie qui « naît du rapport d’un être puissant à un être sans puissance (…) », comme dans l’hypnose de frayeur des animaux. Puis il peut arriver que la personne hypnotisée, grâce à sa conscience morale qui sous-estime l’efficacité de l’hypnose, résiste à l’hypnotiseur.

Grâce à toutes ces données, S. Freud définit la foule qui a un meneur, qui a acquis les propriétés d’un individu [par opposition à la foule sans meneur qui, par excès d’organisation n’acquiert pas les propriétés de l’individu] comme suit : « Une telle foule primaire est une somme d’individus, qui ont mis un seul et même objet à la place de leur idéal du moi et se sont en conséquence, dans leur moi, identifiés les uns aux autres »16.


Autosuggestion


Conformément au contenu du paragraphe précédent, la constitution des foules relève non seulement des « liens sentimentaux » comme l'a démontré S. Freud, mais aussi des représentations archaïques des toutes premières étapes de la vie. Là-dessus, le cas du Rwanda constitue un exemple parfait : lorsque certains Rwandais désignent le président comme « Umubyeyi » [le père], ils désignent un « parent » de qui ils doivent la vie - comme un « père » biologique !

Dans cette perspective, ce qui compte ce n'est plus « l'idée suggérée » mais plutôt ce que le sujet « suggestionné » en fait. Autrement dit, le rôle du « suggestionneur » est relatif ; ce qui compte c'est l'attitude et la posture - « suggestibilité » - du sujet suggestionné. Encore une fois, sur ce point, c'est le cas du Rwanda qui nous servira de terrain d'observation. En effet, le « suggestionneur » peut disparaître mais, le sujet « suggestionné » pourrait continuer à s'« auto-suggestionner » jusqu'au passage à l'acte !


Observations complémentaires à partir de la théorie freudienne


S. Freud a formulé deux observations qui confortent la conclusion de S. Ferenczi à propos de la théorie sur l'autosuggestion de H. Bernheim :

D'une part, selon S. Freud, H. Bernheim regroupe les deux phénomènes hypnotiques17 (somnambulisme et hystérie) sous le terme de suggestion ; quoique la deuxième forme - l’hystérie - prend l’appellation d’autosuggestion. Celle-ci « constitue pour S. Freud le phénomène essentiel de l’hypnose »18.

D'autre part, Pour S. Freud, c’est la libido qui permet de rendre compte des états dits « hypnoïdes » dont relève l’autosuggestion dans l’hypnose et l’état amoureux. Ainsi, l’hypnose et l’état amoureux sont avant tout liés aux prédispositions psychiques ou auto-suggestion du sujet. L’influence ou la suggestion externe de l’hypnotiseur ou de l’objet aimé ne fait que réveiller les attentes psychiques du sujet hypnotisé ou amoureux.

Car, la suggestion est possible, pour la plupart du temps, là où les portes s’ouvraient déjà à l’auto-suggestion. Par conséquent, l’auto-suggestion « contient un facteur objectif indépendant de la volonté du médecin ». C’est l’autosuggestion qui caractérise l’hystérie, conclut S. Freud. Ainsi, la nature des autosuggestions c’est « l’éveil réciproque des états psychiques en accord avec les lois d’associations (...) ».

Conclusion : là où H. Bernheim a observé la « suggestion », nous constatons plutôt l'existence des prédispositions à une « autosuggestion ».


Spécificités de la théorie de H. Bernheim


La première observation concerne la définition que H. Bernheim donne aux concepts de « suggestion » et « autosuggestion » : contrairement au point de vue de S. Freud - et de certains autres auteurs que nous avons déjà cités -, H. Bernheim ne limite pas sa théorie aux seuls phénomènes hypnotiques :


Définition : Selon H. Bernheim, « la suggestibilité, c'est l'aptitude du cerveau à recevoir ou évoquer des idées et sa tendance à les réaliser, à les transformer en actes »19.

L'auteur précise sa définition de la « suggestion » en donnant des exemples précis :

« Un cerveau comateux n'est pas suggestible parce qu'il n'a pas d'idées. Un cerveau d'idiot est peu suggestible parce qu'il a peu d'idées. Toute idée, qu'elle soit communiquée par la parole, par la lecture, par une impression sensorielle, sensitive, viscérale, émotive, qu'elle soit évoquée par le cerveau, est en réalité une suggestion. La parole est une suggestion par voie auditive, la lecture est une suggestion par voie visuelle, une odeur désagréable qui fait fuir est une suggestion par voie olfactive, un goût répugnant qui fait rejeter un aliment est une suggestion par voie gustative, une émotion agréable qui réjouit l'âme est une suggestion par voie émotive, une caresse significative est une suggestion tactile, une sensation de faim qui donne l'idée de manger, voilà une suggestion d'origine viscérale. Toute impression transférée au centre psychique, devient une idée, devient une suggestion ». H. Bernheim conclut : « Tout phénomène de conscience est une suggestion »20.

Par ailleurs, l'auteur précise :

« L'auto-suggestion n'est pas, comme on le croit, une suggestion qu'on se donne volontairement à soi-même, mais une suggestion née spontanément chez quelqu'un, en dehors de toute influence étrangère appréciable. Telles sont les suggestions que déterminent les sensations internes, une douleur précordiale qui donne l'idée d'un anévrysme, une céphalée qui donne l'idée d'une méningite, une faiblesse de jambes qui donne l'idée de myélite ; la plupart des conceptions hypochondriaques sont de l'auto-suggestion greffée sur des sensations réelles »21.

La deuxième observation sur la richesse de la théorie de H. Bernheim s'inscrit dans la continuité des remarques qui ont été formulées par la phénoménologie vis-à-vis des « philosophies du sujet ». En effet, en ne s'intéressant qu'au symptôme tel qu'il se manifeste, la suggestion applique une méthode descriptive qui est aussi celle de la phénoménologie : « science descriptive des essences »22 ; une « méthode philosophique qui cherche à revenir « aux choses mêmes » et à les décrire telles qu'elles apparaissent à la conscience, indépendamment de tout savoir constitué »23.

M. Heidegger va plus loin : chez ce philosophe, « la critique du sujet se présente comme la dénonciation d'une illusion. L'illusion consiste à supposer une unité, une identité et une continuité temporelle là où il n'y a que multiplicité, singularité composite, changement perpétuel, fragmentation même, dans l'éternel flux du temps. Et de supposer maîtrise et autonomie là où il n'y a que perplexité, questionnement, indécision, submersion par des effets qui échappent à la représentation, sujétion à des lignes d'autorité qui supposent l'adhésion irraisonnée. Le je transcendantal serait une fiction, habillée des attributs positifs supposés au moi empirique, à la personne humaine »24.

La troisième observation, c'est celle de la confirmation des concepts de « suggestion » et d' « autosuggestion », dans le champ psychanalytique, par l'une des références incontournables de la théorie et de la clinique d'orientation analytique : je cite S. Ferenczi. Il s'agit ici d'un élément fondamental compte tenu du fait que cet auteur utilise les concepts de « suggestion » et d'« autosuggestion » dans le champ clinique de l'hypnose à la lumière de la psychanalyse :

En effet, selon S. Ferenczi, dans l’hypnose et la suggestion, ce n’est pas « l’hypnotiseur » ou « le suggestionneur » qui joue le rôle principal : c’est plutôt celui qui fait l’objet de ces processus qui est l’acteur principal : l’hypnose et la suggestion se produisent dans des conditions biens déterminées et variables selon les individus. Auto-suggestion et auto-hypnose sont donc à comprendre comme étant des prédispositions psychiques individuelles à être suggestionné ou hypnotisé. Mais, S. Ferenczi souligne que, même si le rôle de l’expérimentateur est secondaire, les conditions de l’élaboration intrapsychique de son influence restent obscures.

Ainsi, pour S. Ferenczi, seul l’investigation psychanalytique des névroses initiée par S. Freud a permis de connaître, de manière approfondie, ces processus psychiques dont il est question dans l’hypnose et la suggestion :

Premièrement, l’hypnotiseur accomplit un effort inutile lorsqu’il tente de provoquer « l’état de dissociation » car, non seulement il n’en a pas le moyen, mais aussi et surtout, « les diverses couches du psychisme - localisation et mécanisme selon Freud - sont déjà dissociés chez le sujet éveillé ».

Deuxièmement, la découverte de l’Inconscient est un élément nouveau : en plus de ce qui vient d’être dit ci-dessus, S. Ferenczi souligne l’apport des données inattendues de la psychanalyse : le contenu des complexes de représentations et l’orientation des affects présents dans l’hypnose et la suggestion a comme siège l’ Inconscient. C’est dans l’ Inconscient que sont entassés tous « les instincts refoulés au cours du développement culturel ». Puis, à partir de l’Inconscient, les affects « insatisfaits et avides d’excitation » recherchent toujours la moindre occasion d’un transfert sur des personnes ou des objets du monde extérieur, pour les « introjecter ».

Cet apport de la psychanalyse permet de comprendre que, dans l’hypnose et la suggestion, ce sont les forces psychiques inconscientes du sujet (…) « qui représentent l’élément actif. L’hypnotiseur, au lieu d’être tout puissant, il est réduit à l’objet que le médium utilise ou rejette selon les besoins du moment »25.

Pour toutes ces raisons, selon S. Ferenczi, la « suggestion » est en réalité une « autosuggestion ».

1 Cf. SEBUNUMA D., Essai sur l'autosuggestion, Paris, Umusozo, 2014.

2 WIDLÖCHER D., article « Suggestion », in DORON R. et PAROT F. (sous la direction de), Dictionnaire de psychologie, Paris, PUF, 1992, pp. 656 - 657.

3 ROUDINESCO E. et PLON M., (1997), Dictionnaire de la psychanalyse, Paris, Fayard, 2011, p. 1505.

4 Ibid.

5 Ibid., p. 1506.

6 Ibid., p. 1507.

7 Ibid.

8 Ibid.

9 Suggestibilité : état psychique par lequel l’individu qui a « perdu sa personnalité consciente[…] obéit à toutes les suggestions de l’opérateur qui la lui a fait perdre, et commet les actes contraires à son caractère et à ses habitudes ». Cf. FREUD S., (1921), texte «  Psychologie des foules et analyse du moi », in Essais de Psychanalyse, in Essais de Psychanalyse, Paris, Payot, 1981, pp. 119 - 204.

10 FREUD S., (1921), texte «  Psychologie des foules et analyse du moi », in Essais de Psychanalyse, op. cit., ibid.

11 Ibid., p. 131.

12 Ibid., pp. 133 - 134.

13 Ibid., p. 136.

14 Hypnose : Selon Freud, dans l’état amoureux comme dans l’hypnose, il y a « même soumission humble, même docilité, même absence de critique envers l’hypnotiseur comme envers l’objet aimé. » L’hypnotiseur prend place de l’idéal du moi. Mais, si l’hypnose peut expliquer l’état amoureux, l’inverse n’est pas vrai. Cela parce que dans l’hypnose, « les rapports sont plus nets et plus intenses ». Une autre différence est que « la relation hypnotique est un abandon amoureux illimité » par lequel la relation sexuelle est exclue. Tandis que dans l’état amoureux, la relation sexuelle est seulement « repoussée » mais reste possible ultérieurement. » Pour Freud, « la relation hypnotique est une formation en foule à deux ». En fait, l’hypnose résume la relation entre l’individu de la foule et le meneur. Cependant, la limitation du nombre écarte l’hypnose de la foule, de même que « le manque de tendances strictement sexuelles » la sépare de l’état amoureux. Ainsi, l’hypnose se situe entre la foule et l’état amoureux. (Ibid., pp. 175 - 181).

15 Ibid., p. 180.

16 Ibid. p. 181.

17 Hypnose : selon S. Freud, dans l’état amoureux comme dans l’hypnose, il y a « même soumission humble, même docilité, même absence de critique envers l’hypnotiseur comme envers l’objet aimé. » L’hypnotiseur prend place de l’idéal du moi. Mais, si l’hypnose peut expliquer l’état amoureux, l’inverse n’est pas vrai. Cela parce que dans l’hypnose, « les rapports sont plus nets et plus intenses ». Une autre différence est que « la relation hypnotique est un abandon amoureux illimité » par lequel la relation sexuelle est exclue. Tandis que dans l’état amoureux, la relation sexuelle est seulement « repoussée » mais reste possible ultérieurement. » Pour S. Freud, « la relation hypnotique est une formation en foule à deux ». En fait, l’hypnose résume la relation entre l’individu de la foule et le meneur. Cependant, la limitation du nombre écarte l’hypnose de la foule, de même que « le manque de tendances strictement sexuelles » la sépare de l’état amoureux. Ainsi, l’hypnose se situe entre la foule et l’état amoureux. (Cf. FREUD S., (1921), texte «  Psychologie des foules et analyse du moi », in Essais de Psychanalyse, op. cit., ibid.).

18 Chez l’hystérique, dit Freud, le symptôme « se fonde sur un fantasme et non sur la répétition d’une expérience réellement vécue, une conscience obsessionnelle de culpabilité sur l’existence d’un mauvais dessein qui n’est jamais arrivé à exécution. » D’où le rapprochement entre l’hystérie, le rêve, l’hypnose et l’activité psychique des foules : dans tous ces états, « l’épreuve de réalité disparaît face à l’intensité des motions de désir investies affectivement ». (Cf. Ibid.., p. 136 - 137).

19 BERNHEIM H., (1911), De la suggestion, Paris, L'Harmattan, 2007, p. 18.

20 Ibid., pp. 18 - 19.

21 Ibid.

22 Dictionnaire Hachette Encyclopédique, Paris, 1998, p. 923.

23 Ibid., p. 1440.

24 SINACEUR H., article « Sujet », in BLAY M. (sou la direction de), Grand Dictionnaire de la Philosophie, Paris, Larousse., p. 995 - 996.

25FERENCZI S., (1909), texte « Transfert et introjection », in Psychanalyse I, Œuvres complètes 1908 - 1912, Paris, Payot, 1968, pp. 107 - 125.

Déogratias SEBUNUMA
Psychologue clinicien - Auteur

Titulaire du Doctorat de
 
«Recherche en psychopathologie
fondamentale et psychanalyse
»

Psychopathologie
Descriptive II


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